Après la fin de ma formation d’électricien, j’ai effectué mon service militaire en 1947. Quelques mois plus tard, j’ai été rappelé par l’armée, qui remobilisait certains réservistes, en lien avec les grèves de grande ampleur qui avaient lieu à cette époque. Je n’ai pas répondu [1], car j’étais en désaccord avec un tel rôle de l’armée, en lien avec le contexte spécifique plutôt qu’en tant que pacifiste (je n’étais pas objecteur de conscience à cette époque et ce n’était pas une idée répandue durant cette période). J’avais informé le SCI et proposé de participer à un chantier et j’ai écrit : « Un an suffit pour apprendre à tirer sur des gens qui n’ont pas l’étiquette française. Je crois qu’il serait juste de compenser en travaillant plusieurs mois pour autre chose que la guerre. Je voulais donc travailler avec vous. Et maintenant, “ils” voudraient nous apprendre à tirer sur des Français. Peu importe. Je sais que je ne suis pas le seul à dire “non”. Mais je sens qu’il serait injuste de rester tranquillement chez moi pendant que mes camarades passent de mauvais jours à la caserne. C’est pourquoi j’insiste pour rejoindre votre travail ».
Mon premier chantier a eu lieu à Roissy, au nord de Paris, en mars 1948. Le projet comprenait différentes activités pour la rénovation d’un bâtiment et d’une propriété utilisée par le SCI. Ce dont je me souviens, c’est essentiellement l’amitié avec les participants. Ce chantier a été suivi de nombreux autres. L’un d’eux s’est déroulé à Vercheny, dans le Sud-Est de la France, où j’ai rencontré Nelly Forget (voir ci-dessus), avec qui je suis encore en contact aujourd’hui.
En 1948, j’étais au chantier de Tagmount-Azouz, près de Tizi-Ouzou en Algérie, sur lequel Pierre Martin [2] a écrit un livre. Il a écrit dans une lettre au Comité français : « Ce chantier n’est pas tout à fait typique du SCI, mais je crois que vous me ferez confiance pour l’adapter aux coutumes locales, si différentes des coutumes européennes. C’est à peine si l’on réalise si l’on est loin en termes d’espace ou de temps. Et bien que les coutumes soient si particulières, nous trouvons ici des gens qui ont bourlingué à travers le monde et qui peuvent parler anglais ou allemand. Nous trouvons aussi un souci de justice, d’égalité et de démocratie que l’on ne trouve qu’en Suisse. Je sens qu’il nous sera difficile de quitter ce pays ».
Ce projet consistait à construire une maison dans le village, dont les habitants ne pouvaient pas se permettre de payer ; il comprenait des travaux de terrassement, la recherche de pierres de construction avec les villageois, et l’entretien d’une fontaine. Je me souviens d’un volontaire algérien, Nourredine, qui était pleinement intégré à la vie du groupe. Nous étions là pour être avec les villageois et travailler avec eux. Leurs réactions ont été positives. Bien plus tard, je suis revenu leur rendre visite et j’ai reçu un accueil très chaleureux.
À la fin du chantier, le commissaire de police local a invité les volontaires à manger un couscous et il a dit : « Ah, si seulement la France, au lieu d’envoyer tous ces soldats, avait envoyé une équipe comme la vôtre en Algérie, nous aurions été pacifiés depuis longtemps ». Un autre commentaire est venu d’Albert Camus, le romancier prix Nobel, qui était un soutien du SCI et a écrit : « Cette réussite m’encourage personnellement. Un écrivain qui veut être un témoin se sent parfois seul. On peut avoir des doutes. Mais vous démontrez chaque jour que les hommes peuvent se rencontrer, que le dialogue est toujours possible et que la solitude n’existe pas » (P. Martin, ibid.).
Au cours des années suivantes, j’ai participé à divers chantiers du SCI en France, près de Vézelay (Bourgogne) et à Ceillac (dans les Alpes). Ma principale contribution fut ma participation au chantier de Pressignac, en Dordogne (Sud-Ouest).
Ce chantier a été un moment important dans l’histoire de la branche française du SCI. À la suite d’une grève de la faim de Louis Lecoin, un ami du SCI, soutenue par le mouvement, le général de Gaulle avait donné son accord pour un statut des objecteurs de conscience. Il avait également promis qu’une solution serait trouvée pour ceux qui étaient emprisonnés à Mauzac (Dordogne), où ils étaient traités comme des criminels ordinaires. Le SCI proposa alors au ministère de la Justice d’organiser, à titre expérimental, les premiers chantiers pour objecteurs de conscience. En avril 1962, grâce à Henri Roser [3], des bâtiments destinés à des colonies de vacances furent mis à la disposition du SCI pour accueillir objecteurs et volontaires. Après ce projet expérimental, le SCI fut chargé en 1964 de l’organisation des activités pour objecteurs de conscience à Brignoles (Provence) [4].
J’ai pris un congé sans solde de trois mois pour être le responsable de ce camp, qui a accueilli une vingtaine d’objecteurs, alors emprisonnés à la prison de Mauzac. L’objectif était de commencer la construction d’un foyer municipal. Il y avait deux types de volontaires : les témoins de Jéhovah, qui refusaient le service militaire pour des raisons religieuses, et les objecteurs de conscience, qui étaient pacifistes et qui s’efforçaient de donner un sens à leur engagement dans le chantier.
Il y avait des discussions dans le camp, mais pas de discussions de groupe organisées comme dans le chantier SCI typique. Alors que la direction technique du chantier relevait entièrement de mes compétences, je n’ai pas été en mesure de prendre en charge la discussion des objectifs et des méthodes du SCI. À cette époque, il n’y avait aucune formation au sein du SCI pour préparer les responsables d’équipe à cette responsabilité. Cette situation s’est reproduite en 1987 à Ceillac, où j’étais à nouveau le responsable d’équipe.
Bien que les objecteurs de conscience ne soient plus emprisonnés, il y avait néanmoins des surveillants censés veiller sur eux. Par exemple, il était interdit de prendre des photos. Je l’ai fait néanmoins, mais j’ai été réprimandé. Les surveillants avaient été sélectionnés pour leur bonne volonté et vivaient dans la même maison que les autres.
Après la fin de mon congé, je suis parti et la direction du chantier a été reprise par Pierre (Pierrot) Rasquier [5].
J’ai également été membre du Comité national de la branche française durant les années 60. J’ai vu son évolution en relation avec le contexte national : reconnaissance de l’objection de conscience, travail avec le bidonville de Nanterre, etc. Aujourd’hui, je constate qu’il y a moins de chantiers traditionnels « pioche et pelle » et plus d’actions pour les personnes défavorisées. Cela nécessite une qualification et une formation, et il est moins facile de réaliser la cohésion du groupe et de développer un esprit d’équipe que lorsque tout le monde travaille ensemble avec une pioche, une pelle et une brouette.
[1] Cela n’a eu aucune conséquence avec l’armée.
[2] P. Martin : En Kabylie, dans les tranchées de la paix, Beyrouth, 1953. Citation extraite de : 50 ans au service de la paix. Les mémoires de la branche française. Travail collectif coordonné par Etienne Reclus, SCI, 1980.
[3] Henri Roser (1899-1981), pasteur protestant, a été un président très respecté des branches françaises du SCI (de 1949 à la fin des années 60) et du Mouvement international de la réconciliation (voir ci-dessus, chapitre 1). Ami de Pierre Cérésole, il s’est engagé dès 1923 pour l’objection de conscience et s’est fortement impliqué sur cette question, ainsi que dans la critique de la guerre d’Algérie, aux côtés du secrétaire général, Etienne Reclus.
[4] Mémoires de la branche française, op.cit.
[5] Il était célèbre pour son dynamisme et son dévouement. Il a organisé une équipe de volontaires pouvant être appelés en cas d’urgence. Il a laissé des souvenirs de sa vie et de ses expériences.


